Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Equinox magie

Equinox magie

Chez Hagel (médiumnité - magie - spiritualité)


[Interview] Eric Gazano

Publié par Hagel sur 16 Juillet 2014, 13:54pm

Catégories : #Interview

[Interview] Eric Gazano
Interview Eric Gazano


 


Eric Gazano

Spécialiste de la magie énochienne, et plus exactement des écrits de John Dee et son compère Edward Kelly depuis près de 30 ans. Rappelons que l’énochien et tout le système magique associé est issue de la volonté de J. Dee de pratiquer des oraisons (évocation) d’entités positives, puis l’association d’E. Kelly qui va canaliser les messages pendant que Dee transcrit. C’est un langage, une construction complexe, précise, dont tout n’est pas encore compris aujourd’hui (certaines notes ayant aussi été perdues). On considère communément que c’est le langage des anges et la magie “angélique” (attention aux confusions new­age). C’est aussi avant tout l’un des exemples de communication via médium des plus aboutis avec l’usage de la magie évocatoire et la construction d’un système magique par delà une structuration culturelle et uniquement “religieuse”. Après toutes ces années d’études, Eric publie cette année plusieurs ouvrages consacrés au résultat de sa recherche, aux traductions et mise en perspective des textes originaux, ainsi que d’un futur dictionnaire.



Publications:

Like a Star @ heaven ­Liber Sextus et Sanctus (Le Sixième et Saint Livre) sive (ou) Liber Enoch ou Liber Loagæth (octobre 2014)­ 
Like a Star @ heaven Cinq livres des mystère & l’Heptarchie mystique de John Dee et Edward Kelly, traduit et commenté par Eric Gazano, (10 juillet 2014 chez l’éditeur, 8 septembre en librairie)


Partie personnelle :

Comment êtes-­vous venu à la spiritualité & la pratique magique?

Disons que mon chemin est similaire à de nombreux autres chemins. Des rencontres apparemment fortuites. Des évènements, des accidents.

Certains de mes amis ont été étonnés d’apprendre la sortie et le sujet des Cinq Livres des Mystères. Ils ne me connaissaient pas cet intérêt. Je suis quelqu’un de rationnel et de cartésien. Je m’intéresse aux expériences qui reproduisent le même résultat quand on les répète.

Après quelques errements autour d’œuvres diverses qui se sont avérées de pures visions de l’esprit, je me suis intéressé à des domaines très éloignés de l’ésotérisme, comme la programmation neurolinguistique de Grinder et Bandler – que j’ai laissé tomber pour des raisons éthiques – puis à Korzybski et à son concept de sémantique générale. Dans son ouvrage monumental « Science and Sanity » et dans l’opuscule « Le rôle du langage dans les processus perceptuels », il décrit comment notre perception de la réalité subit l’interférence du langage et des affects.Ou comment l’interprétation des perceptions est une recréation mentale. Là on revient à un domaine à l’intersection avec l’ésotérisme. Si la réalité passe par un crible limité par le spectre de nos organes percepteurs, qu’en est-­il de tout ce qui échappe à ce crible?

J’ai vécu certaines expériences qui m’ont amené à me poser des questions sur la véracité de mes perceptions. Si la réalité ne dépend que de nos perceptions, comment différencier la réalité objective de la réalité recréée? Des scientifiques se demandent encore pourquoi l’observation modifie les résultats d’expériences pourtant vérifiées théoriquement et pratiquement (cela s’appelle « la réduction du paquet d’ondes » ou la « décohérence quantique »). J’en suis venu à penser (et à en être persuadé) que la réalité est « plastique », mouvante et changeante, selon la façon dont on l’observe et comment on la pratique. Mais les éléments qui constituent la réalité ne sont pas tels que la théorie les modélise actuellement. La perception des choses change, mais les choses en elles ­même ne changent pas. Notre recréation mentale de la réalité change la réalité telle que nous la percevons. Au final, la réalité n’est que ce que nous percevons, recréons, interprétons. Et finalement, je me suis éloigné de l’ésotérisme pour mieux m’en rapprocher.

Je ne parlerais pas de spiritualité. C’est un domaine intime.
Je me méfie de ceux qui brandissent leur spiritualité aux quatre vents.


Vous il y a 10 ans et dans 10 ans?

Il y a 10 ans, j’étais encore dans la vie dite « active », cadre dans le privé puis dans le public. Une vie de routine et de répétition qui n’avaient rien d’exaltant. J’étais un hamster courant dans sa roue, et quand je m’arrêtais, je faisais le tour de ma cage avant de dormir, afin de mieux recommencer à courir le lendemain.

Dans 10 ans? Je ne me pose pas la question. Je vis dans le présent. C’est mon côté « No Future ».


Il y a t’il des personnes qui ont marquées votre cheminement?

Beaucoup, et la liste serait trop longue à énoncer. D’abord il y a ma famille et mes amis, ceux qui m’ont donné un ancrage au présent.
Après il y a des rencontres (et pas toujours des plus agréables) et des lectures.
Au début des années 80, je collaborais vaguement à plusieurs projets musicaux et graphiques, et via un ami j’ai été mis en contact avec les publications du réseau 666, un fanzine édité par Philippe Pissier et Thierry Thiller. Dans la foulée, j’ai reçu une publication nommée « Tahuti », édité par le Camp des Étoiles, toujours avec des traductions de Philippe Pissier et de Mathieu Léon. C’était un fanzine (si je puis dire) issu de la branche française de l’Ordo Templi Orientis. C’était avant la dissolution de l’OTO en France.


Quels choix, éléments, événements ont participé au fait de vous orienter vers l’étude de la magie énochienne et de l’univers de John Dee & Kelly?

Durant cette période, j’ai entendu parler du système énochien, et plus je découvrais de textes sur ce sujet, et plus ça me fascinait. Je me procurais alors les rares livres disponibles (uniquement en anglais à l’époque, et il fallait les commander chez un libraire. Internet et le web n’existaient pas...)
Je dois aussi dire que je ne possédais pas une langue anglaise très brillante à l’époque... Tout juste scolaire, c’est­ à ­dire inexistant. Ce fut une motivation pour entreprendre un apprentissage plus poussé.
Mais ce fut aussi le début de la déception. Le contenu de ces livres était incohérent. Je n’en nommerais pas l’auteur, mais à un moment c’en est devenu risible. Je me rappelle avoir comptabilisé jusqu’à 3 contradictions flagrantes sur une seule page. Quand le même auteur a sorti un livre sur la « Physique énochienne », je me suis dit qu’il était temps de passer à autre chose. À ce moment­ là, un de mes amis entrait en hôpital psychiatrique, après avoir pratiqué un rituel qui impliquait l’usage de l’énochien. Le connaissant depuis longtemps, et le considérant comme quelqu’un de solide aussi bien physiquement et mentalement, j’ai eu beaucoup de mal à accepter ce fait.
Par la suite je suis devenu très prudent.

Comment, par extension, consacre-­t­-on trente ans de sa vie à un domaine si précis?

On y vient après avoir effectué des expérimentations pas toujours réussies, et on en vient à se demander le pourquoi de cette inconstance. Puis on se rend compte que dans le petit milieu de la magie opérative anglophone, les auteurs ne sont pas tous d’accord entre eux. Et si certains (beaucoup) radotent les dogmes issus d’ordres auxquels ils sont affiliés, d’autres racontent vraiment n’importe quoi, et quand ces derniers n’ont pas les sources nécessaires... ils les inventent! Il était donc difficile de séparer le bon grain de l’ivraie.

J’ai donc commencé à chercher à comprendre ce langage. Je ne suis pas linguiste, mais je trouvais dans les écrits de Saussure les éléments qui allaient me permettre d’avancer. J’ai donc commencé à décortiquer les « 48 appels ». Mot après mot. En les comparant les uns avec les autres. Puis un jour, je me suis retrouvé avec un monceau de feuilles volantes numérotées et référencées, et ça commençait à devenir impraticable. Plus j’avançais plus le tas augmentait. Et plus il s’accroissait, et plus je me perdais. Alors j’ai laissé tomber, car ça me semblait insoluble. Puis j’ai repris un peu plus tard. Et j’ai de nouveau laissé tomber. Cela s’est répété je ne sais combien de fois.
À chaque tentative j’essayais de nouvelles méthodes de décryptage, de permutations, translittérations, en vain. Puis ma vie professionnelle m’a entraîné progressivement vers de nouveaux rivages. De graphiste, j’étais devenu programmeur.

Et l’idée a surgi : « pourquoi ne pas construire une base de données sur l’ensemble du matériel énochien? » Et ce fut la première étape.
La deuxième étape consistait en la réduction du nombre de générations : un texte en énochien, traduit en anglais, repris par d’autres auteurs ou transcripteur en ajoutant leurs propres erreurs de copie, puis traduit en Français risquait de donner un chaos complet. Les dictionnaires disponibles ne sont au final qu’un recensement des mots contenus dans l’ouvrage compilé par Ashmole et Casaubon, dont on connaît le peu de rigueur. Donc je me suis détourné des auteurs contemporains et des exégètes pour me tourner vers les manuscrits. Ainsi, j’allais opérer un minimum de distorsion entre l’œuvre originale et la traduction.
La troisième étape fut donc l’étude comparée des différentes versions écrites par Dee et Ashmole. Je me suis alors rendu compte qu’il existait des variations importantes, non seulement dans les copies d’Ashmole, mais aussi dans les recopies de Dee lui­même. Et les principaux écueils que j’avais rencontrés se sont progressivement effacés. Il faut savoir que Dee a rédigé sa version complète des 48 clés en phonétique. Il a ajouté des voyelles ici et là, et de nombreuses indications de prononciations. Par contre, la lecture du Manuscrit Cotton m’a fourni la version orthographique.
À partir de là, tout est devenu infiniment plus facile, le système de composition est apparu, au point que ça m’a permis de vérifier et de corriger les traductions de Kelly.
Car la traduction de Kelly est interprétative. Comme s’il collait un mot anglais sur un mot énochien*.
Je tiens à souligner que je ne veux paraître être ingrat envers tous les auteurs qui ont écrit sur l’Énochien. On travaille sur les documents auxquels on a accès, et sur les assertions d’autres personnes qui vous assurent de la validité de vos sources. Moi­-même, je savais que j’allais
commettre des bévues, ce qui est automatique avec la masse importante et le peu de lisibilité de ces documents. Mais il fallait limiter les dégâts au maximum. J’assume mes erreurs, pas celles de quelqu’un d’autre.


Théorie ou pratique?

Les deux, mon Capitaine! Mais pour courir, il faut d’abord apprendre à marcher.
C’est toujours la prudence qui prévaut. Pour tomber, il n’est pas besoin de faire un faux pas; il suffit de s’engager sur un sentier dangereux sans s’y être préparé.


Comment voyez­-vous « la magie énochienne » : témoignage d’un passionné d’oraison évocatoire et d’un médium, délire mystique, système unique?

Je tiens à préciser que le terme de « magie énochienne » est le résultat du travail de la Golden Dawn. Je ne partage pas l’avis de cet ordre sur le système et l’usage qu’ils font du matériel. Je ne comprends toujours pas pourquoi la système de la Golden Dawn a si profondément altéré la prononciation de l’énochien, alors que toutes les indications la concernant avaient été précisées par Kelly et Dee. De plus la base de travail de la « magie énochienne » est faussée, car basée sur le « True and faithful relation... », un ouvrage compilé par Elias Ashmole et Méric Casaubon, paru bien après la mort de Dee. Si l’intention était louable, le résultat fut loin d’être parfait. Les erreurs de copies sont nombreuses, les mots pas toujours respectés, les noms encore moins. Il fallait s’y attendre, car l’ouvrage est monumental. Casaubon avoua plus tard ne pas avoir eu le temps de corriger la copie, car il était en voyage. On ne peut le blâmer : l’écriture de Dee et son expression sont souvent difficiles à décrypter.

Heureusement, Stephen Skinner a repris et corrigé cet ouvrage, dans son livre « Dr John Dee’s Spiritual Diaries ». Quant au fond de l’affaire, je suis partagé. Kelly était un coquin, le Duc de Lancastre lui a fait couper les oreilles après une affaire de faux papiers. Certains de ses comportements durant la période 1582­1583 sont sujets à caution. Il ne faut pas oublier aussi que Dee cherche à obtenir de l’argent par le biais de son contact avec les créatures spirituelles. Il est endetté à hauteur de 300 livres, une somme considérable quand on sait que la salaire annuel moyen était de... 20 livres. Nous avons affaire à deux personnages très intelligents et particulièrement érudits.
Mais ce qui se passe ensuite est réellement étonnant, car le langage « adamique » qui sera retranscrit par Kelly est bien trop complexe et cohérent pour avoir été créé « à la volée » par un escroc.
Le système en lui­-même n’est pas « unique ». Les éléments comme le Sigillum Dei Æmeth, la table de pratique, l’usage d’une pierre de divination, l’utilisation des tables, tout cela est assez classique.
Dee n’était pas vraiment un passionné d’oraison évocatoire. C’est venu avec la progression et la construction du système énochien.


Il y a t’il des regrets dans votre parcours et par extension des conseils à apporter au lecteur sur les erreurs à ne pas faire? En particulier sur la question énochienne?

Des regrets? Non, pas de regrets. Des cicatrices plutôt.
Mes conseils sont simples : étudier et se préparer mentalement et physiquement. La méditation orientée, les exercices de focalisation et de vision périphérique sont de bons exercices pour renforcer son mental. Beaucoup de pratiquants dédaignent la préparation physique et c’est leur principale erreur. Marcher, courir, faire du yoga ou pratiquer un art martial sont des activités qui sont indispensables à un bon équilibre.
Être prudent, ne jamais prendre ce qu’on perçoit et qu’on interprète pour argent comptant. Mais il ne faut pas non plus tomber dans la paranoïa. La prudence, c’est aussi ne pas oublier de bien fermer les portes après une opération.



Partie activité et pro :

Comment travaillez­-vous les textes?

Je n’utilise que les scans des manuscrits. J’accumule énormément des recherches diverses. J’ai des périodes « tous azimuts » où je collecte des informations dans des domaines très divers. La plupart d’entre elles ne me serviront sans doute jamais, mais certaines ont éclairé le travail de traduction, sur des noms et des termes obscurs.
Ainsi pour les références de Dee à des livres ou des auteurs peu connus. Le reste du temps je potasse. Il m’est arrivé de passer 3 jours sur un mot avant de trouver sa référence, comme pour « Scotus » qui est une référence au « Lebor Gabála Érenn ».


Quelles difficultés et quels écueils par rapport à la traduction d’un langage qui n’a aucune base linguistique? Ainsi que d’un système parfois extrêmement complexe?

L’énochien est qualifié de langage synthétique, à l’instar de l’espéranto. Dire qu’il n’a aucune base linguistique est inexact. C’est un langage structuré, d’une conception rigide. Ce n’est pas un galimatias sans queue ni tête.
La première difficulté dans mes traductions des textes fut de trouver ses « articulations » — ou comment une lettre ou un groupe de lettres s’accordaient ensemble. La complexité réside en cela. Cela sera expliqué dans le dictionnaire sémantique qui est à paraître.

*Je voudrais faire une digression qui permettra au lecteur de mieux comprendre la grande différence de l’énochien avec les langages actuels. Les langages actuels utilisent un mot pour désigner un objet. Prenons le cas d’une chaise. Le mot « chaise » désigne une pièce de mobilier en bois, pourvue de 4 pieds, d’une assise et d’un dossier, un objet destiné principalement à s’asseoir dessus. Il n’y a rien dans le mot « chaise » qui décrive la forme, la fonction, ou le matériau qui compose l’objet désigné. Ce mot est une abstraction collée sur une représentation mentale d’un objet. C’est ce qu’on désigne comme étant le signifiant et le signifié.
En Énochien, le mot est la représentation de l’objet, que ce soit la façon dont le perçoit, sa nature, sa fonction, et plus rarement sa couleur (les anges n’ont aucun respect pour les couleurs). Dans ce langage, il n’y a pas de signifiant et de signifié. Le mot « est » l’objet.


Peut­-on envisager, un jour, de comprendre complètement le système énochien, ou restera-­t­-il toujours pour vous des parts de mystère?

La presque moitié de textes originaux a disparu par l’inadvertance de ses découvreurs, et certains feuillets sont très endommagés. Il y a beaucoup de lacunes, de textes dont les références nous échappent, d’éléments invérifiables et d’objets dont la finalité reste une énigme. Il faudrait un nouveau Kelly pour reprendre tous ces éléments.


Quels projets pour l’avenir?

Continuer à faire paraître des traductions des manuscrits de Kelly et de Dee.


Vous publiez des travaux de traduction, de mise en forme, d’accessibilité, ou d’étude (comme avec le dictionnaire), et un jour aura-­t-­on droit à un livre signé exclusivement « E. Gazano »?

Je n’en sais rien. Je ne me projette pas dans l’avenir.
Mais peut­-être puis­-je dire que le dictionnaire sémantique Énochien-­Français est une œuvre personnelle. Je tiens au terme « sémantique ». Ce ne sera pas juste une liste recensant les mots contenus dans les textes, mais une explication complète de ceux-­ci, ainsi que la description de leur composition, ce qui en fait un ouvrage à part.
Aujourd’hui, il est en partie écrit, et fait déjà plus de 500 pages. J’ai retraduit les 48 clés, ainsi que quelques mots et termes utilisés dans les Cinq Livres des Mystères, et j’entreprend actuellement la traduction du Liber Loagaeth.


Autres :

Un conseil pour le lecteur?

Rester vigilant, sceptique, s’interroger sur les tenants et aboutissants de l’ouvrage lu, et vérifier son contenu.
Ça permet d’intégrer le contenu, plus que de le comprendre. La compréhension est toujours influencée par les affects.


Qui verriez-­vous interrogé à votre place?

Stephan Hoebecke, Philippe Pissier... Il y a d’excellents auteurs francophones, et leur nombre augmente. J’ai vraiment l’impression de voir un renouveau dans l’ésotérisme français.

La vengeance de Fred MacParthy :
D’où provient cette phrase? « Vengeance Wanda! Vengeance! »


Je n’en ai strictement aucune idée!


La vengeance pour le futur interviewé :

Comment décrire quelque chose qu’on ne voit pas?


 

Merci pour votre participation!
Juillet 2014
Pour Equi­nox.net
Par Hagel

Images: Gustave Dorée - Dante
John Dee (artiste inconnu) réadapté par Eric Gazano

Commenter cet article

Archives

Articles récents